Et si on parlait des prix?!

Publié le par Patrick Essa

 


     Lorsque j'ai commencé à écrire sur les vins de Bourgogne au début des années 2000, le vin se vendait bien, selon des règles hiérarchiques associées aux crus que nous connaissons encore aujourd'hui. La logique était simple:un générique attractif car peu cher aux côtés de crus valant de deux à cinq fois son prix, très rarement plus. Jouxtant ces vins produits en
quantité importante, quelques grands crus et supers premiers crus atteignaient 10 fois le prix du générique et étaient déjà en rupture avant même leur mise en marché car Il y a toujours eu des clients pour les vins hors normes et les étiquettes prestigieuses. Oui la  nature humaine est je pense  ainsi faite qu'elle a besoin de rationaliser ses achats de bouche à travers le prix. En donnant plus le consommateur espère recevoir plus...une forme d'achat naïve qui associe systématiquement classement et qualité. C'est un peu comme si dans le milieu du travail le diplôme surpassait la compétence, et en notre beau pays si attaché aux examens,certificats et autres accessits, cela ne vous étonnera que bien peu!

    Qu'en est-il en 2013?

    Les vins ont considérablement augmentés, trop, beaucoup trop! Pris dans un engrenage qui donne toujours plus d'importance à la plus haute place de la hiérarchie, les grands et premiers crus ont vu monter leurs prix de manière exponentielle. Il est aujourd'hui quasiment impossible d'acheter un grand cru à moins de 60 euros et l'on vogue gaiement vers les 500 à 1000 euros pour les plus chers d'entre eux. Qui aujourd'hui peut s'offrir le luxe de boire un Musigny, un Bâtard ou un Richebourg sur la table d'un restaurant gastronomique? Et qui a encore envie de les acheter au domaine dont par surcroît, il faut devenir allocataire? Plus ces vins augmentent et moins il est permis de les déguster ou de les boire. Chers, ils deviennent rares et rares ils augmentent chaque année de 10 à 50%! Ce phénomène cessera t-il un jour en autorisant à nouveau leur consommation, même exceptionnelle? Je suis pessimiste, pour plusieurs raisons:

   La première a trait aux successions. Les sols valent chers et les héritiers lorsqu'ils n'exploitent pas veulent tirer le meilleur profit de ses terres qui se vendent alors à des prix sans commune mesure avec leur rentabilité. Pourquoi? Simplement car aujourd'hui plus qu'hier la terre des crus est devenu une valeur refuge pour les investisseurs. GFA, Fonds de pensions, banques, sociétés...tous espèrent rentabiliser leur mise de départ en confiant leurs vignes à des viticulteurs déjà renommés. Mécaniquement, les prix flambent!

    La seconde est historique les grands crus ont été découpés selon des zones très qualitatives et minuscules - à quelques exceptions près - et ils sont de plus en plus recherchés par la grâce d'un marché mondial et d'une diminution de la consommation des " tables ". On veut moins de vin, mais uniquement le meilleur et l'on est près à placer l'ensemble du budget mensuel dévolu au vin dans une voire deux bouteilles. Le marché passe de la confection et du prêt à porter vineux à la " haute couture" des crus. On ne boit plus du vin mais un terroir identifié comme on endosse une marque griffée et prestigieuse. Cette « fashionisation » du vin aboutit à ces prix insensés qui apparaissent en vente ou en magasins sur certaines marques « hype ». L'amateur de vin boit un cru quand le consommateur lambda veut absolument LA signature Dugat ou Roumier.

   La troisième est égotique. Comment un voisin de Chambertin de Rousseau vit il le fait qu'aux enchères son vin se vend cinq fois moins cher? Mal bien entendu! La tendance est grande alors de " se mettre au niveau" dans le prix départ propriété. C'est une manière d'afficher son assurance et de signifier qu'ici aussi la valeur du cru est au top. Rare sont ceux qui depuis deux ans n'affichent pas leurs ambitions par le prix. Le jeu de dupe qui se joue ici se fait au détriment en général de tous les clients ayant supportés la montée vers les sommets et qui se voient un jour obligés de lâcher prise sur leur allocation...Faute de moyens.

    La quatrième est d'ordre mercantile. Les importateurs et cavistes aiment faire comprendre à leurs clients/producteurs qu'il est « bon pour eux » de maintenir un prix public élevé au domaine tout en acceptant de les distribuer par leur entremise à des prix beaucoup plus bas. Oui il y a des taxes à l'étranger, oui elles sont souvent exorbitantes comme aux USA, il n'empêche, cinq ans plus tard les vins se retrouvent moins chers chez eux et en grande quantité parfois... N'est ce pas un peu stupide?

   La Bourgogne a aujourd'hui son avenir en main. Le secteur vit bien en dépit de trois demies récoltes en cinq ans. La qualité est au rendez vous depuis les 1994 et dans une moindre mesure 2004 et pourtant ces prix en hausse font peurs car ils vont finir par dégoûter les acheteurs français et frontaliers qui se déplacent pour goûter et acheter depuis l'immédiat après guerre. Ne reproduisons pas ce qui s'est passsé à Bordeaux qui a dynamité ses "petits vins" en décuplant le prix de ses grandes marques mais au contraire améliorons nos génériques pour les rendre meilleurs, plus accessibles, récoltés et élevés « comme les crus » tout en les augmentant de manière mesurée. S'ils sont excellents et vendus la moitié de la valeur d'un village, ils feront notre force car il est peu éloigné le moment où les plus grands crus n'appartiendront plus à des propriétés familiales...Nous n’arrêterons pas le processus d’investissement massif hélas car les producteurs eux même s’appuient désormais sur celui-ci pour cultiver les terres les plus nobles…

 

   …Sur l’instant ils « gagnent » une terre d’exception mais sur la durée ils ne pourront en aucun cas pérenniser leurs exploitations. Méditons bien à ces choses simples.

 

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