Pommard Rugiens: Premier Cru Classé A!

Publié le par Patrick Essa

Les Rugiens: premier cru de Pommard

 

Ecrit par Patrick Essa, vigneron à Meursault  - 2014 

   

Pommard doit son nom à la déesse Pomone, ancienne divinité gauloise associée aux vergers et fruits, elle les cultivait mieux que personne et savait les mettre en valeur pour qu'ils mûrissent idéalement. Placé aux pieds de deux coteaux se faisant face le finage célèbre de cette petite bourgade porte des crus anciennement réputés et depuis plusieurs siècles vinifiés en cuvées isolées, Rugiens est l'un de ceux là.

 

   Cuvée adulée au dix neuvième siècle et considérée avec les Corton comme le meilleur vin du beaunois, elle s'est un peu effacée au profit du nom du village lors de son non classement en grand cru dans les années 1930. Pommard est alors le vin rouge de Bourgogne le plus connu des gastronomes, sans doute pas celui que l'on imagine le plus abouti mais en revanche, par la grâce d'un nom facile à prononcer dans toutes les langues, celui qui symbolise la qualité générique que le négoce souhaite mettre en avant dans la composition de ses vins de classe.

 

   Nul autre vin ne sera plus contrefait et étendu aux vignes des secteurs voisins, Monthélie et Auxey en particulier en "fourniront" pendant plusieurs siècles selon la logique des équivalences gustatives. Cela ne signifiait pas que les vins étaient moins bons mais qu'ils étaient simplement "construits" sur la base d'assemblages choisis et complémentaires. Un autre temps. Rugiens sera rayé de la liste des grands crus au nom d'une unité que les villages rouges du Sud de Beaune revendiquaient avec fierté, refusant de faire disparaître leur nom sur les étiquettes des cuvées issues de leurs finages.

 

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   Ce n'est ainsi pas un hasard si Meursault, Pommard, Volnay et Beaune n'ont jamais associé leur patronyme à celui d'un cru. Une noble idée qui ne doit rien - comme on le lit ou l'entend parfois de manière très naïve - à une soi-disant faiblesse de terroir face à ceux des autres villages de Côte d'Or. Ce climat exigu doit son nom à l'oxyde de fer qui marque son substrat et qui en absence de végétation, avant la tombée de la Nuit ou au matin, lorsque le soleil est ras, fait rougeoyer sa terre en lui conférant des reflets moirés très surprenants. Cette perspective obtenue depuis le village en contrebas laisse apparaître un coteau régulier qui se découpe en deux blocs distincts ayant des caractéristiques forts différentes.

 

   Ainsi Rugiens-Bas et Rugiens-Hauts sont deux crus différents qui n'ont de commun que leur nom. Non que l'un soit supérieur à l'autre mais parce qu'ils s'expriment sur des modes diamétralement différents.

 

   Rugiens-Bas mesure un peu plus de 5,83 hectares et se trouve sur une portion de coteau formant un quasi replat en pente douce et orientée plein Est. Son sol est argileux, assez épais et fortement chargé en oxyde de fer ce qui procure aux vins une grande fermeté et une incroyable puissance en même temps qu'une proverbiale longévité.La cuvée a toujours été isolée depuis deux cents ans et s'il semble qu'au cours du vingtième siecle la mention " Bas" ait été quelque peu négligée, son retour récent sur les étiquettes  annonce nettement le souhait pour ses producteurs de la positionner en "tête de cuvée"...ce qu'elle était si l'on considère les classements anciens de Lavalle ou du comité d'agirculture de Beaune en 1890.

   Pommard_1er_Cru_les_Rugiens.jpgMais sa singularité évidente doit plus à son équilibre et à un fruité sombre et mat qu'à une évidente supériorité gustative.Sa race de terroir s'exprime assez peu aisément jeune face au dessus du climat et doit être attendue plus de dix ans lorsqu'elle est bien née pour que les tanins se fondent et que son "centre aromatique" parvienne à exhaler les très fines notes réglissées et épicées dont il recèle régulièrement. Vin austère et précieux, il ne se livre pas aisément aux palais pressés et aux gastronomes gourmands d'arômes exhubérants. En revanche il plait aux épicuriens goûtant les délices de gibiers et venaisons au coeur des hivers rigoureux que la région subi.

   Joseph Voillot et De Montille produisent ici des vins de très haut niveau.

 

Rugiens-Hauts, en dépit de mes écrits ci dessus, n'est pas un parent pauvre qui profiterait de la gloire de son voisin du dessous. Sur 6.83 hectares son sol plus fortement incliné, moins sombre et plus marneux imprime des accents fruités subtils aux vins qui en proviennent. Moins rougeoyant, de teinte chamois, sa terre pierreuse ressuie vite et par sa situation haute conjuguée, confère une certaine tension aux vins.

   Glantenay-20Rugiens-t.jpgPlus proche des Chanlis qui le touche - dont on néglige très souvent la qualité - il pourrait même être plus régulier que le dessous car la vigne souffre assez pour autoriser des fruits concentrés et profite d'un parfait drainage et d'une situation un rien plus fraîche et ventée pour contrecarrer les maladies et la mauvaise pourriture. Rugiens-Hauts est un vin nervceux, minéral, parfumé et moins austère que son voisin du dessous. Il s'ouvre un peu plus vite et préserve une capacité de vieillissement étonnante.Toutefois il doit être cueilli un peu plus tard que le bas pour éviter les pièges d'une "végétalité" toujours possible sur les terres hautes proches de  limites cultivables  des coteaux.

    Thomas Bouley et son père  à Volnay produisent un Rugiens Haut pur de toute beauté, Thierry Glantenay  également.

 

   Soulignons encore qu'il existe une parcelle de Rugiens classée en "village" car elle regarde un peu plus vers le nord-Est. Elle borde les Rugiens-Hauts au Nord et est la propriété du domaine Joillot qui la vinifie avec une belle adresse depuis de nombreuses années. Enfin certaines cuvées assemblent les différentes origines et lorsque les "hauts" se mêlent aux "bas" la cuvée peut également être extraordinaire. Essayez celle du Domaine Laurent Pillot à Chassagne-Montrachet qui est régulièrement de haut niveau.

 

  S'il fallait trancher sur le plan des classements, il apparaît assez clairement toutefois que Rugiens Bas aurait plus de chance d'être adoubé mais la sagesse commanderait peut-être de laisser à l'intégralité de ce secteur le nom de Pommard aux côtés de lui et de le conserver comme "super premier cru" du beaunois: Premier cru Classé A...voilà qui lui irait vraiment!

 

  Patrick Essa - 2014

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Cartes: Pitiot, Servant 

  

 

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Publié dans Côte de Beaune Rouge

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