Comprendre les Premiers Crus de Chambolle-Musigny

Publié le par Patrick Essa

Comprendre les Premiers Crus de Chambolle-Musigny

Les premiers crus de Chambolle-Musigny

Par Patrick Essa - 2016

   Avant la création des appellations d'origine, les premiers crus de Chambolle en dehors des Charmes et Amoureuses étaient régulièrement assemblés sans que leurs noms ne figurent jamais sur les étiquettes. Parfois vendus en "premiers crus" simples ils ont jusqu'aux début des années 70 été largement diffusés sous le simple vocable de Chambolle-Musigny car le nom était suffisamment marchand et se suffisait aisément à lui seul...et au vu de leur nombre on comprend aisément pourquoi ces cuvées avaient en général de la tenue et une incroyable capacité à se bonifier sur le pôle de la douceur dans le temps. C'était vrai hier et cela l'est encore mais selon des codes et usages différents. Aujourd'hui les classer par origine géographique ne suffit pas à rendre compte de leurs singulières qualités car - fait assez unique - ils ne se ressemblent pas en fonction de leur situation morpho-géologique générale, entendez par là, leurs positions proches sur le coteaux ou sur le cône de déjection.

   Ainsi le coteau Nord qui prolonge le Musigny comprend Les Chabiots et Les Borniques qui souvent lorsqu'ils sont isolés engendrent des vins tendus et friands tout à fait digne de l'esprit du Musigny non loin avec une sève qui peut être unique. Leur drame vient peut être de leur extrême morcellement et de leur fréquent assemblage avec d'autres premiers crus et bien entendu du fait qu'ils ne sont pas aussi bien lotis au niveau de leur nom que Charmes ou Amoureuses. Les Borniques sont la propriété des familles Drouhin, Roblot et Hudelot mais les seuls producteurs qui revendiquent véritablement ce nom sont Frédéric Magnien et Vincent Jeanniard qui achètent les raisins à ces familles. Drouhin et Lecheneaut en ont dans leurs cuvées nommées "premiers crus". Le cas des Chabiots est différent car le domaine Serveau possède 80 ares sur les 1,5 ha du cru et produit historiquement la seule cuvée qui possède tous les caractères du cru. Situé à Morey il vinifie une très jolie cuvée fine et élégante qui se négocie à un prix encore sage, elle est souvent au même niveau que les Amoureuses du domaine que j'ai pu déguster.

  En dessous des Chabiots et contre les Amoureuses, se trouvent Les Hauts Doix (du terme Douy signifiant source) plus souples et immédiatement aromatiques. Le sol pierreux des deux premiers répond ici aux argiles plus prononcées des Hauts Doix placés juste au dessus des sources de la Vouge. Vin raffiné et exubérant, le Haut Doix brille par son accessibilité et ses notes de fruits rouges prononcées. Très "Chambolle" il cousine avec Charmes en moins dense et plus délicat. Le cru est propriété quasi exclusive des familles Groffier et Peirazeau. Le premier domaine en tire un vin d'une race sidérante. Une des plus belles cuvées de la commune qui doit beaucoup au talent de Serge Groffier et de son fils Nicolas. On observera plus loin et en détail dans mon article les nettes différences qui existent entre le Musigny et les Amoureuses mais il faut également évoquer le cas de La Combe d'Orveaux, zone classée en premier cru juste au dessus des Petits Musignys et qui très curieusement n'a ni la distinction de ceux-ci, ni la puissance des Musigny de Jacques Prieur qui eux aussi sont dans ce secteur "Orveaux" mais sur une terre un rien plus argileuse, moins élevée et versant vers le septentrion. Il s'agit toutefois d'un premier cru de haut niveau que vous rechercherez chez Taupenot-Merme, chez Perrot-Minot ou encore chez Bruno Clavelier. Trois cuvées impeccables de raffinement qui réussissent particulièrement en années solaires. Grands 1999,2002 et 2009.

  Sur le cône de déjection qui a été formé par des dépots de limons anciens provenant de la combe - aujourd'hui sèche - de Chambolle en amont se situent des climats d'une distinction et d'une finesse étonnante qui confinent sans doute à l'expression ultime du soyeux potentiel du pinot noir. Vous lirez une analyse plus détaillée des Charmes ci-dessous mais il vous sera loisible d'apprécier le grain fin des Feusselottes et leurs accents épicés à la manière des Brûlées vosniers, le style discret et très élégant des Chatelots, formidables chez Ghislaine Barthod, la race indéniable du minuscule Derrière la Grange, une inoubliable cuvée chez Christian Amiot, ou de son voisin plus vaste des Gruenchers et le petit Grands Murs entre Plantes et Feusselottes. Tous méritent d'être individualisés mais le fait est qu'ils peuvent être encore plus éblouissants assemblés. Vous vous intéresserez aux Feusselottes de La Pousse d'Or et de Cecile Tremblay. Je suis souvent moins convaincu par les Beaux Bruns qui doit plus à son nom et au savoir faire de quelques vignerons qu'à la nature de son terroir un peu plus collant et lourd qui termine les dépôts du cône de déjection de la Combe de Chambolle. Les vins sont ici un peu moins aériens et annoncent la corpulence plus marquée de ceux de Morey. Thierry Mortet en produit un de belle tenue.

Encadrant les Charmes trois petits crus confidentiels se distinguent par leur finesse de constitution. Fait quasi unique en Côte d'Or le premier cru les Plantes est coupé en deux par les Charmes et est ainsi constitué d'un bord Sud qui touche les Chabiots et le village Les Barottes et d'un bord Nord qui est contre les Combottes. Sans doute était il d'un seul tenant avant que l'on décide de classer sa meilleure part en Charmes. A sa suite Les Combottes et les Échanges du dessus se ressemblent et donnent de très beaux vins parfumés et charnus chez - respectivement - Georges Roumier et Leymarie.

Prolongeant ce bloc entre Châtelots et Baudes on trouve quatre petites entités: Gruenchers, Laverottes, Noirots et Groseilles auquel on peut associer le minuscule Les Carrières. Ces crus sont très bons et ont en commun un réel caractère communal fait de finesse et d'élégance. Le secteur verse légèrement vers le levant et ses sols argilo-calcaires mêlés à des sables dans les parties hautes inclinent nettement à ce caractère typiquement "Chambolle" fait de soyeux et de douceur tannique. Formidables Gruenchers chez Barthod et Dujac et Noirots très racés chez François Legros. Et si vous avez la chance de tomber sur les Groseilles de Digioia Royer...n'hésitez pas!

   Près de cette zone, en direction de Morey se trouvent deux perles de très haute qualité, Les Sentiers (voir ci dessous) et le fort restreint mais incroyablement dense et parfumé Les Baudes. Génial petit cru sis sous Bonnes Mares qui parfois joue dans la même catégorie et qui entre mains expertes a la plupart du temps le niveau d'un grand premier cru avec un je ne sais quoi de plus que tous les autres à mon sens, si l'on excepte Amoureuses.

Prolongeant Bonnes-Mares trois crus de coteaux surplombent le cône de déjection et impressionnent par leur expression sensuelle en même temps que par un grain fin et une maturité de fruit étonnante et régulière. Les Véroilles sont intriquées aux Bonnes Mares et si aujourd'hui leurs mérites en sont amoindris car les terres hautes ont été quelques peu délaissées après le phgylloxera , il reste un petit bout de terre vinifié par Ghislaine Barthod en premier cru avec une maestria incomparable. Un très grand vin rare. Fuées derrière lui au Sud est dans un secteur plus sablonneux et commence à verser vers le levant, il allie texture dense et souplesse racée et peut être d'une étonannte accessibilité en jeunesse. Misez sur ceux de JF Mugnier. Les Cras sont dans une zone plus argileuse, un peu plus élevée au dessus des maisons et regardent le Sud en êtant sous l'influenece des vents de la Combe. Georges Roumier produit ici une cuvée digne de certains grands crus et signe l'un des plus beaux vins de la commune, année après année.

 Les Amoureuses:Le premier cru "Amoureuses" est l'un des plus célèbres que compte la Bourgogne pour le pinot noir. Archétype déclaré du vin "de dentelle et de velours", il se positionne depuis des décennies comme le vin le plus fin et élégant de Chambolle, qui est elle même la commune évoquant avec le plus d'éclat délicatesse et subtilité. Ce petit climat qui mesure 5 ha 40 a 13 ca fait suite au glorieux Musigny en sa partie haute tout en surplombant le Clos de la Perrière situé sur le finage de Vougeot. Son exposition assez élevée, un rien fraîche et regardant le levant procure aux vins une douceur de texture unique et, plus que tout, l'exhaltation d'un fruit à nul autre pareil. Qui a bu une Amoureuses de noble origine dans sa vie de dégustateur ne peut oublier ces arômes de violette et de griotte pénétrants.

Reposant sur des sols bruns calcaires mêlés à des éboulis et des limons provenant du cône de déjection de la combe adjacente, la vigne trouve ici un substrat moins chargé en argile que sur le reste de la côte du nuiton et génère des fruits marqués par un supplément de finesse et de grâce. Il subsiste dans la partie haute de ce finage quelques zones où l'on a extrait de la pierre car la roche mère affleure à certains endroits. La route qui mène au Clos de Vougeot coupe le lieu-dit en sa partie haute et environ 1 hectares du cru est directement aligné aux grands Musigny entre les deux merveilleux - et si méconnus - petits climats de Borniques et Chabiots.(voir carte) Parmi les excellents producteurs du climat je vous recommande particulièrement les domaines suivants:

* Groffier: un vin fruité et souple qui a toujours une indicible finesse. Un hectare idéalement situé et une vinification soignée qui préserve le naturel du terroir.

* Mugnier: Très subtil et délicat. La matière n'est jamais forcée et le vin de dentelle est toujours là. Un régal.

* Roumier: un vin plus puissant et fin avec une énergie rare. Mais attention il faut le boire après dix ans sans quoi il peut se montrer plus ferme que ses pairs.

* De Vogüe: Un registre plus ferme, plus austère mais également d'une extrême concentration. Des grands vins de garde.

* Drouhin: Très délicat, fin et fruité. Le charme dès la naissance.

* Christian Amiot-Servelle: Proche de Vogüe, des vins d'attente, séveux et concentrés qui savent s'épanouir vers la finesse sur le long terme.

 

Les Charmes: Avec les Amoureuses, Charmes est la plus connue des "entités" classées en premier cru et sans aucun doute l'une des plus célèbres. Comme elle prolonge Amoureuses au Nord on pourrait imaginer lui attribuer une certaine identité de forme et de structure. Il n'en est rien. Le cru ne possède ni toute la douceur de son célèbre voisin ni son raffinement armatique unique. Les pentes se font ici plus douces, le sol est un peu moins marqués par le calcaire et plus marneux et cela confère à ce cru une nature un peu plus rude et ferme. Toutefois nous sommes à Chambolle et ce gradian de tannicité supplémentaire ne doit pas vous faire imaginer que le vin est austère et astringent. Non, il conserve une certaine rondeur et ce goût de petits fruits rouges mêlés à des notes florales qui est assez unique.

Sans doute les parties hautes - quasiment planes - et médianes - un peu plus inclinées vers le levant - donnent elles les vins les plus délicats et fins du climat mais à ma connaissance il n'existe aucun "Charmes" commun.Très éloigné de son cousin de Gevrey, il ressemble plus stylistiquement au fond aux Charmes murisaltiens, pourtant blancs mais tout comme lui fait de tension et de finesse mêlée. J'ai toujours apprécié les crus altiers et nerveux de Christian Amiot-Servelle dans ce secteur et également ceux très élégant vinifié par Ghislaine Barthod et le domaine Bertheau.

Les Sentiers: Les Sentiers sont un des meilleurs premier cru de la commune de Chambolle-Musigny. Idéalement placés sous le grand cru Bonnes Mares dans le secteur nord de l'appellation Chambolle, ils mêlent la finesse caractéristique des crus cambuléens à l'énergie et à la densité des cuvées de Morey. Moins brutal que les Baudes qui sont dans le même secteur ce petit cru énegique a très souvent une texture soyeuse et se montre particulièrement régulier. Situé dans une zone en pente douce qui regarde le levant sur des terres argilo-calcaires assez profondes et filtrantes, il me fait parfois penser aux Millandes de Morey et à la partie médiane du Clos de Vougeot. C'est de plus un cru très régulier qui est vinifié par de nombreux producteurs de qualité : Groffier, Marchand frères, Stéphane Magnien, Arlaud entres autres...

Les Groseilles et le cas des mini-premiers crus: Le vignoble de Chambolle est l'un des plus morcelé de Côte d'Or, il est constitué de crus de petites superficies qui sont assez souvent assemblés pour produire des cuvées rondes fort complètes. De ce fait certains climats ne sont que fort peu revendiqués. Qui connaît les Plantes, les Combottes ou les Châtelots!? Si Groseilles est un de ces petit secteur "discret", il est pourtant idéalement placé entre les Beaux Bruns et les Gruenchers. Son exposition plein Est en pente douce permet aux vignes qui y sont plantées de donner des fruits assez précoces et comme son substrat est assez riche - argile et calcaire du cône de déjection - ils souffrent rarement de la sècheresse. La production y est de ce fait régulière et génère avec constance des vins équilibrés qui ont une certaine charpente qui n'est pas sans évoquer les crus de Morey et Gevrey. Mais point d'exagération du côté des similitudes, nous sommes à Chambolle et il n'est aucune zone de ce village ou la finesse ne finisse par reprendre ses droits. Puissance et "féminitude" donc... Parmi les bons producteurs de ce finage peu connu, le petit domaine Digioia Royer produit depuis quelques années certains des meilleurs vins de l'appellation et possède quelques ares de Groseilles.

Patrick Essa - 2016

Reproduction interdite

Comprendre les Premiers Crus de Chambolle-Musigny

Partager cet article

Caractère général et cru de niveau village du finage de Chambolle-Musigny

Publié le par Patrick Essa

Caractère général et cru de niveau village du finage de Chambolle-Musigny
Caractère général et cru de niveau village du finage de Chambolle-Musigny

Le Grognot veille de ses hauteurs sur le finage de Chambolle. Montagne « Orienne » peu impressionnante, elle surplombe l’un des terroirs bourguignons les plus précieux en l’abritant des vents d’ouest et en autorisant les rayons d’Est à rôtir ses côtes. Son sommet ne vaut rien quand ses pentes sont d’or, le mont isolé formant une double combe sur ses flancs a le privilège en quelque sorte d’enchâsser le diamant Musigny.

  Le village situé en dessous est beau, petit, discret et ombragé. Passez à Chambolle un jour de canicule, vous y trouverez fraîcheur et climat paisible, comme si les combes éboulées avaient permis à ses pierres de trouver une juste place, comme si les ruelles étroites étaient propices à la mesure, au recueillement et à la rêverie…le vin transpire de cet air du temps, de ce climat prégnant qui vous étreint à la première visite, de cette douceur évanescente qui s’insinue dans ces venelles tordues et intriquées. J’aime sa terre chaude et blonde qui semble couler dans les verres au moment du partage, qui offre un plaisir franc et charnel, une palette riche et lumineuse, mais surtout la séduction. Chambolle est la diva de la côte, son Grognot est vilain mais la danseuse a la grâce des belles Amoureuses.

Caractères historiques :

  Jusqu’au début du 15° siècle Chambolle ne fut considéré que comme un hameau dépendant de la paroisse de Gilly. Seules quelques familles liées à la terre vivaient dans des maisons austères. Elles « devaient » auparavant le culte à l’église du bourg principal et ce sont les moines de Cîteaux qui autorisèrent la construction d’une église à l’emplacement d’une très ancienne chapelle. Le village fut dominé par diverses seigneuries, les De Vienne puis les Saulx –Tavannes, les Beaumont et enfin par les Croonenbourg, seigneurs de Vougeot qui ont longtemps possédé la Romanée…qui n’était encore point Conti.

  A la révolution, la famille de Clery ayant succédé au Croonembourg fut dessaisie de ses droits ancestraux, les hommes de bonne volonté remanièrent les terres, les redécoupèrent et les renommèrent parfois. Il s’en suivi une large redistribution foncière qui fit le jeu des bourgeois et des paysans fortunés. Ainsi en 1855 le Musigny compte t' il parmi ses propriétaires les de Montille, Marey, de Reulle, Leroy, Coste, Groffier...alors qu'en 1890 le vignoble ne compte plus que la famille Malbranche dans ses anciens propriétaires et l’on voit apparaître les Bichot, Ponnelle, Thomas Bassot - tous futurs grands acteurs du Bourgogne du début du 20°siècle - mais aussi les de Vogüé et Mugnier, qui seuls subsistent aujourd’hui. En moins de 35 ans l’intégralité des Musigny change de main! 

  On imagine assez mal aujourd’hui que cette période est celle qui positionne les crus modernes à leur place actuelle et que les premières classifications – par exemple - voient le jour à cette époque. Celle du docteur Lavalle en 1855, puis plus tard le classement du comité d’agriculture Beaunois. Celles-ci sont réalisées sans véritables buts commerciaux et entérinent les classifications locales ancestrales, jugées « loyales et constantes ». A Chambolle il est remarquable de constater que seul Le Musigny est placé en tête de cuvée; et, comme il est de coutume alors on distingue nettement les Musigny au nord, des petits Musigny plus au sud et incliné un peu sud-est, en les mettant tout deux à égalité sur le plan de la qualité  cependant. En revanche le clos Musigny Leroi (notez l’orthographe) est cadastré dans la combe d’Orveaux et placé lui en première et deuxième cuvée…il est aujourd’hui la propriété du domaine Prieur à Meursault, qui en tire du Musigny par un décret officiel datant des années Mille neuf cent trente! Selon que tu seras faible ou puissant…on pourrait vite conclure, mais le vin est le meilleur blanc-seing du domaine sis en côte de Beaune, car il est régulièrement parfait. Le meilleur Combe d’Orveaux grand cru de Bourgogne sans nul doute !

   J’aimerais souligner la très grande précision des classements de l’époque – et surtout celui de Lavalle, infiniment juste et précieux - qui boutent certaines parties de Bonnes Mares en seconde classe (les carrières aux sols remaniés), qui positionnent le très méconnu « Véroilles » ou « Varoilles » à l’égale des Amoureuses tout en excluant les carrières du dessus des Amoureuses de la « première », et en redonnant des titres de noblesse aux Fuées et Cras si injustement minorés aujourd’hui en raison de leurs noms moins porteurs. On ne classait pas les carrières aux sols remaniés comme les crus avoisinants, on ne classait pas les murgers de pierres retirées et partout les limites des premières cuvées ne pouvaient être étendues à l’envi. Que de sérieux et d’application à défendre ce patrimoine aux appellations encore inexistantes! Quelles leçons devrions nous tirer de cette droiture à l’heure où l’on ne cesse de vouloir étendre et re-classer!

   Le vin est alors très rarement mis en bouteille par les vignerons qui le travaillent et à ce titre le paysage viticole du 19° siècle ne ressemble en rien à celui que nous connaissons aujourd’hui. Le « va au vigne » n’est pas le « caviste » qui n’a que peu de relations avec le propriétaire foncier. La distribution des crus se fait par étape et reproduit en cela les modèles sociaux de l’époque qui cloisonnent le travail de la terre des vignerons, le travail manuel des classes ouvrières des caves et le commerce de la bourgeoisie de la place, qui contrôle les ventes et les marchés. Il n’existe pas ou très peu de « petits propriétaires » sérieux à Chambolle avant les années trente. Ceux là naîtront des méventes et des affres de l’après crise phylloxérique qui asphyxia les grosses entités et autorisa les « contremaîtres » à se créer un foncier durement gagné à la sueur de la pioche! Ainsi les familles Amiot, Servelle, Boursot, Moretti, Zibetti, Serveau, Sigaut, Roblot, Volpato, Roumier, Hudelot, purent elles au fil du 20 ° siècle se constituer des patrimoines divers, mais propres, des entités bâties à force de courage et d’abnégation qui finirent par les diriger vers la vente de leurs précieuses bouteilles.

   On comprend ainsi l’extrême morcellement de cette étroite bande de terre que constitue le finage communal qui s’est partagé entre les acteurs de sa culture au gré des décennies. On perçoit la nécessaire création de cuvées « premier cru » sans nom car le regroupement de trois « bouts de vignes » en premiers crus autorisait la mention de « première » et par là même la disparition de très nobles cuvées dans ces amalgames. Le courtier joua longtemps le rôle de l’assembleur dans ces contrées,point de climat alors qu'il est assez clair que les noms de crus « porteurs » ont aujourd’hui une très nette influence sur les cuvées les mieux cotées. Mais nous reviendront en détail sur ce point dans le chapitre sur les crus.

Les Chambolle-Musigny de niveau "Village":

  Un vin de niveau village de Chambolle est le plus souvent équivalent à la plupart des premiers crus des communes voisines si l'on s'en tient à la complexité de son bouquet et à ce caractère si affirmé qui conjugue tout le spectre aromatique que les petits fruits rouges peuvent composer. Ce fruité éclatant de fraise des bois et de mûre sauvage sur des accents d'églantine est une signature unique qui ne trouve son alter-ego en Bourgogne que sur les premiers crus de mi-pente de Volnay. Deux appellations qui portent l'étendard de la finesse très haut dans le Coeur des bourguignons.

   Si l'on s'en tient aux différents noms de lieux-dits, on peut constater que comme dans les autres communes ils colonisent le pourtour des crus et grands crus dans les situations les plus diverses.

  Un premier bloc est assez curieusement positionné à la suite des Musigny, La Taupe termine le Musigny de Prieur en partie haute mais n'est je crois jamais revendiquée et La Combe d'Orveaux de niveau village est elle en arrière des Echezeaux de Vosne dans une situation de Bas de Combe fraîche et sous l'influence éolienne de cet étroit couloir. Frédéric Mugnier produit ici une partie de son excellent et délicat vin de niveau "village" qu'il assemble la plupart du temps avec des vignes du premier cru Les Plantes. Anne Gros produit quant à elle un vin gourmand et frais qui prend le nom du lieu-dit.

  Le second secteur se trouve dans une sorte de contre-haut au Sud du village. Sa pente qui va de douce à forte est orientée Nord-Est et repose sur un sol argilo-calcaire dont les hauts sont plus pentus, caillouteux et calcaires. Il part des Argillières pour confiner aux Porlottes et Jutruots en passant par Les Creux Baissants, Fouchères, Derrières le Four, Guéripes et Echezeaux et Les Pas de Chats moins inclinés. Ces climats sont peu souvent revendiqués mais Les Argillieres du négociant Pierre Ponnelle ont eu leurs heures de gloire, quant aux Derrière le Four de Hervé Sigaut et Gérard Seguin et aux Echezeaux d'Armelle et Bernard Rion ce sont tous des vins de fort belle tenue.

  Depuis les sources de la Vouge jusqu'aux limites du finage de Morey Saint Denis et juste en dessous des premiers crus se trouvent la majeure partie des climats de niveau village de Chambolle. Ses terres placées entre 210 mètres et 190 mètres d'altitude sont toutes capables de générer de beaux vins de Chambolle dans des cuvées mixtes très recherchées pour leur grain tannique fin. Composées d'argiles et finement caillouteuses ses secteurs sont à l'origine de certains des meilleurs "villages" de la Côte. On trouvera sur cet étroit ruban faiblement pentu de très bons Clos de l'Orme chez Munier à Vougeot (attention de ne pas confondre avec Mugnier) et de très parfumés Athets chez Jean Tardy. Toutefois les trois meilleurs lieux-dits me paraissent êtres les Fremières, Les Bussières et Les Drazey qui sont juste en dessous des Sentiers et Baudes. Digioia-Royer et la maison Leroy produisent des Fremières de niveau premier cru et Les Bussières de Hervé Sigaut et Hubert Lignier ne sont pas loin de les valoir. Quant au Drazey la cuvée la plus représentative est je crois celle de la maison Jadot.

  Un dernier secteur de "villages" surplombe le grand cru Bonnes Mares et Les Fuées. Il s'agit des partie élevées des Veroilles et des Cras. Naguère cultivés en petites terrasses, ils ont été quelque peu remis en forme par le jeu des murs et de la mécanisation et se distingue parfois en des cuvées aériennes et subtiles, qualités conférées par leurs sols pentus, pauvres et caillouteux. Les meilleurs exemples me paraissent être Les Veroilles de Bart et Bruno Clair et Les Cras de Patrice Rion.

Patrick Essa - 2016

Reproduction interdite

Caractère général et cru de niveau village du finage de Chambolle-Musigny

Partager cet article