Des hommes et une terre: le Meursault-Charmes

Publié le par Patrick Essa

Des hommes et une terre: le Meursault-Charmes

                                                                                       Les Charmes

  La notoriété des vins blancs de Bourgogne est beaucoup moins ancienne que celle des Crus rouges.
Longtemps ces vins furent considérés comme de spirituels préludes aux vins Vermeils qui « enluminèrent » les agapes tout le long du Moyen âge. Durant des siècles ce dernier fut révéré comme le seul breuvage digne des plus hautes cours de France et d’Europe. C’était un vin rouge clair aux reflets vermillons qui pourtant n’avait rien à voir avec nos rosés actuels. Vineux, fruités et infiniment complexe, il avait le don de capter le meilleur de ce cépage pour ainsi dire fait pour lui en l’imprégnant de cette magie du Vermeil faites de douceur, de fines notes grillées et de griotte sur des accents floraux d’une rare plénitude. Le Riceys de nos jours, improprement baptisé « Rosé des Riceys » en est le dernier exemple vivant.
  Thomas Jefferson a d’ailleurs fort justement observé qu’à la toute fin du 18 ieme siècle le vigneron murisaltien mangeait du pain noir issu du seigle quand son voisin de Volnay ou Pommard pouvait s’offrir du pain blanc fait à partir d’un blé plus onéreux.
Pourtant les parcelles sont déjà largement identifiées et les noms cadastraux identiques à ceux que nous connaissons aujourd’hui. Le « pineau chardennet » où chardennet tout court est vinifié en fût après un pressurage rudimentaire et un éclaircissement des bourbes tout relatif. De ce fait on lui attribue en raison de sa capacité à réduire fortement - Les débourbages étaient sommaires - une longévité proverbiale et une incomparable capacité à se bonifier durant des années dans des fûts de bois. Il est à cette époque le vin de garde par excellence alors que les rouges à de rares et notables exceptions étaient consommés dans la fraîcheur de leur jeunesse.
  Il est donc une fois encore intéressant de constater combien les « canons aromatiques » qui servaient à décrire ces Crus et à les évaluer n’ont que fort peu à voir avec ce qu’ils sont devenus aujourd’hui.
En fait quasiment rien!
  Ainsi le vin de soie vermeil, délicatement infusé, est devenu vin de cuve aux tanins renforcés et à la couleur pourpre pendant que les blancs furent peu à peu sortis de leurs linceuls de bois pour qu’ils puissent s’abstraire de tout artifice et s’affiner toujours plus, encore et encore.
  Montrachet et Charmes furent considérés « premiers » en des temps où la vinosité était une quête et où les impressions de viscosité étaient « le graal » absolu de tous les vinificateurs exigeants. Ceux qui pour obtenir cette couleur dorée - point de reflets verts hors les petits millésimes - cherchaient la plus haute maturité sans botrytis. Alfred de Vergnette Lamotte dans son ouvrage essentiel « Le vin » paru en 1867 évoque empiriquement la présence de la substance « mannite » dans l’Yquem bordelais et les plus grands blancs bourguignons pour expliquer la « sucrosité ». Une manière de décrire les glycérols abondants et les sensations « flavonoides » des vins qui constituaient ses modèles.
  Si l’emplacement est au cœur de l’équilibre des Crus et de leur classement c’est en général pour confirmer que ceux ci peuvent régulièrement s’approcher de ce modèle, permettant aux vins de libérer des arômes pénétrants associés à des états constants pouvant se retrouver régulièrement dans le verre. On le voit le souci est alors de maintenir une qualité de concentration, d’alcool initial et de densité en même temps qu’une viscosité constitutive du goût de cette période.
Le cours du temps laisse toujours son emprunte sur la production que la main humaine met en œuvre. Les usages loyaux et constants se muent alors en évolutions imperceptibles étroitement reliées aux saveurs du présent, au plus grand goût commun multiple de l’instant et aux principaux artifices que le conseil Oenologue et le législateur ensemble, autorisent. Sucrer, acidifier, sulfiter, produire en abondance...autant de pis-aller qui ont définitivement laissé leur emprunte sur le goût que ce vin a eu pendant des siècles. Sur celui qui a un jour présidé à son éligibilité dans la cours des « grands ».

  Dès lors, S'il est un cru qui identifie à coup sûr le style « atemporel » des vins de Meursault en évoquant une permanence séculaire du goût blanc bourguignon, c'est bien Charmes. Cette évidente observation est même particulièrement notable lorsqu'il s'agit de définir quels sont les amateurs qui apprécient "vraiment" la plus grande - en superficie - des communes de la Côte des blancs. Ceux qui n'ont pas de relation particulière avec ce cru aiment en général mieux les vins de situation élevées et/ou plus frais et tendus car l'opulence du cru, son côté glycériné et sa texture très souvent visqueuse en font un modèle qui mêlerait presque la douceur tactile des vins liquoreux avec la sècheresse des crus les plus secs et même une étonnante "sauvagerie" dans les années de fraîcheur, un peu tardives. Il n'est je pense aucun vin plus puissant - certains dont le Montrachet l’égale - que lui en Bourgogne dans le monde des blancs et sa richesse est souvent assez proche de celle d'un Bâtard-Montrachet sur une partition aromatique plus florale et un rien moins brutale.
  Cru de mi-plat, très caillouteux et étendu, les Charmes regardent le levant et sont enclavés entre les Genevrières, les Perrières du dessous et les Combettes de Puligny-Montrachet. Ce vaste ensemble caillouteux et argilo-calcaire est assez uniforme en dépit des classifications qui sont très souvent opérées et qui minorent le haut par rapport au bas du climat. Bien entendu l'ensemble des vignes sises sous les Perrières est en général un rien plus précoce et marqué par un substrat caillouteux qui leur confère une énergie rare, mais la partie médiane est également bien dotée même si les sols se font un peu plus argileux à certains endroits. Les vins acquièrent alors un fruit et une profondeur qui complexifient encore la trame tendue et un peu plus brutale qui marque les vins des parties hautes. J'aime beaucoup la densité et le velouté de ces deux zones en signifiant toutefois que le fameux "plat des Charmes" situés juste sous le Clos des Perrières est naturellement - potentiellement - le plus régulier et le plus complet.
  La question des parties basses est à mon sens une "fausse bonne énigme" qui occupe trop d'observateurs se fondant sur une approche "cartographique". Les Charmes du bas seraient "moins" bien placés donc moins denses, moins complexes et surtout moins racés. Le véritable problème est que de nombreux producteurs s'occupent de cette partie et qu'il est souvent fort difficile de situer à l'aveugle le "carré" qui a servi à générer le vin! D'autant que de nombreuses vieilles vignes sont ici en production. Les sols y sont quand même plus lourds et ressuient moins vite mais la terre est fine, les cailloux encore bien présents et la classe naturelle du terroir indéniable. Après en avoir douté au début de ma vie de dégustateur je dois bien avouer qu'aujourd'hui je préfèrerais de beaux raisins provenant du bas que de médiocres grappes du haut! Mais là je vois bien que je ne vous éclaire guère...

Patrick Essa - Vigneron à Meursault au domaine Buisson-Charles

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