La reproduction, modèle social du vin

Publié le par Patrick Essa

En 1970 Bourdieu et Passeron faisaient paraître " la reproduction ", livre dans lequel il exposaient les mécanismes de domination qui selon eux régissent nos modernes sociétés. Le concept de violence symbolique social associé à celui de champ mettait en exergue le fonctionnement consenti et infra-conscient qui en une sorte de noria valide perpétuellement une stabilité de l'ordre social. Cette reproduction d'un modèle de valeur immuable se faisant toujours par une forme d'acceptation de règles non dites inféodant les plus basses couches sociales aux plus élevées. Codes admis par le plus grand nombre qui finissent par rassurer et donner l'illusion d'une nécessaire acceptation d'un ordre établi se positionnant au dessus d'une évolution sociétale possible.

 

 

   À observer ce qu'il se passe dans le cosme du vin on peut à bon droit affirmer que le modèle analytique des deux auteurs y est d'une rare justesse. En effet depuis plusieurs siècles on continue d'user des mêmes valeurs hiérarchiques entre les pays et les régions mais aussi entre les crus, climats et domaines vignerons. À des rythmes variables les valeurs se reproduisent sans évoluer durablement car le consommateur a besoin de repères immuables qui inconsciemment valident les schémas directeurs forts dont il se nourrit pour exalter son plaisir de dégustateur. Dans ce cadre figé quelques mini évolutions s'entre-choquent pour mieux finir par disparaître. Ces effets de mode ponctuels sont en fait nécéssaire pour entretenir l'immobilisme par l'illusion de progrès. Ainsi, qui n'a essayé de tester "le" domaine en vogue avant de mieux revenir aux fondamentaux qui illuminent son imaginaire car celui-ci est celui du plus grand nombre.

 

    Reproduction dans les hiérarchies viticoles qui toujours positionnent France avant Italie et Espagne puis Vieille Europe avant Nouveau Monde. Pourtant depuis 30 ans - le jugement de Paris - on nous annonce la montée en puissance des nations émergentes du vin. Pas une année sans sue l'on ne s'inquiète de ses vins de marques et de cépages qui cherchent à occuper l'espace en pénétrant tous les champs sociaux par le bas: prix, diffusion, marketing, rentabilité. Rien n'y fait quelle que puisse être la qualité on boit du Chardonnay mais on rêve de Bourgogne.

 

   Reproduction dans les valeurs associées aux régions de production. Bordeaux, Champagne et Bourgogne attisent les passions des élites, Rhône, Alsace, Loire figurent depuis des temps immémoriaux entre haute qualité et petits vins de soifs, ils sont plus proches des classes moyennes et n'accèdent que rarement aux champs imaginaires des couches sociales huppées en dépôt de quelques marques fortes.

 

    Reproduction entre les marques, crus et climats. Les bouteilles faisant rêver portent les mêmes noms depuis plusieurs siècles. Latour, Musigny ou Montrachet sont plus que jamais les étoiles qui font scintiller les regards. Qui rêve de boire une grande cuvée du Languedoc dans un dîner mondain? Mais surtout qui en rêve - en dehors des régions de production - lorsqu'il fête son anniversaire? Bien peu... Et ceux là croyez moi sont des initiés formant peu ou prou des " exceptions qui confirment la règle ".

 

   Reproduction des classements implicites entre les domaines. Les plus en vue sont là depuis plus de 50 ans et continuent d'entretenir leur légende par la rareté, le prix, l'inaccessibilité et l'idée mëme qu'ils sont uniques. Ce statut de mythe leur profite en dépit des périodes où leur qualité faiblit - qui se souvient des premiers crus classés bordelais et grands crus bourguignons des années 70!? - car personne n'ose contester leur suprématie.  

 

   L'ordre ne s'accommode pas de remise en cause, il doit perdurer pour rassurer le consommateur. À bien des égares, il EST et ne cherche pas autre chose que cet état figé. Quelques contre-exemples viennent encore au secours de mon raisonnement. Ainsi il a fallu les garagistes pour faire exploser les prix des premiers, des Dugat et Mortet pour voir Rousseau emporter le morceau, des Jayer pour doper l'aura de la DRC... Et puis aussi quelques autres qui maintenant sont dans vos esprits. Mais observez bien ce monde du vin et dîtes moi si véritablement chaque jour il n'est pas encore et encore en phase de reproduction...

 

Patrick Essa

Commenter cet article