Le parti Prix

Publié le par Patrick Essa



    

Les envolées tarifaires des vins bourguignons sont une des raisons qui expliquent le mépris que certains clients français et étrangers affichent de plus en plus pour la région. Le funeste mécanisme qui consiste à augmenter sans véritable raison les prix car les millésimes sont " recherchés " et/ou issus de faibles rendements n'a pas de sens véritable. En dehors de la volonté affichée de réaliser toujours plus de " résultats " il me paraît assez évident qu'au premier chef l'appât du gain et de la notoriété sont les principaux moteurs de cette explosion tarifaire assez unique en période de récession. L'observation la plus simple à ce phénomène tient aux bouteilles qui augmentent:
essentiellement les premiers et grands crus et en fait particulièrement les grands crus.

 


A l'heure où la Bourgogne veut faire classer son vignoble au patrimoine mondial de l'Unesco on ne peut s'empêcher de constater que ses parties proposant les vins les moins onéreux et spéculatifs, ne sont pas dans le wagon des climats...ainsi Chablis continue son bonhomme de chemin, seul! Tout en appréciant l'idée qui consiste à protéger et promouvoir les sols de Côte d'Or je me demande si sur la durée - et même dès maintenant - nous n'enclenchons pas une dynamique fortement spéculative. Certes Loire et Douro déjà classés n'ont pas observé ce phénomène mais eux classaient le vignoble d'une région, pas des climats ayant une résonance historique millénaire.

Quels sont au fond les mécanismes qui contribuent aux hausses observées ces dernières années?

1/ les aléas climatiques: trois demies récoltes en cinq ans - 2008,2010 et 2012 - ont largement entamé les stocks de bouteille et surtout ne permettent plus de satisfaire la demande. Les vins sont recherchés par les importateurs, particuliers et les cavistes et naturellement la demande dépasse l'offre car celle ci se fonde depuis des lustres sur la base de récoltes " normales ". Premier problème, il suffirait de trois récoltes médianes au plan qualitatif et quantitatif pour faire reculer cette demande artificiellement importante car due à un cumul de " manque ".

2/ La baisse de la consommation des vins génériques au profit de crus d'élite, ouverts avec parcimonie et recherchés en acceptant une hausse de prix correspondant aux économies réalisées sur le nombre de petits vins moins consommés. Schématique certes, mais il faut observer en cave l'engouement pour les bouteilles les plus chers d'une cave pour le comprendre. Moins on communiquera en ce pays sur la qualité des entrées de gamme et leurs prix abordables, moins on fidélisera le client en développant sa culture du " bon et peu onéreux ".

3/ les revendeurs souhaitent proposer les prix propriétaires dans leurs échoppes. Il en résulte une tarification stupide qui fait leur vendre à moins 30 ou 40% ou plus des crus qu'ils mettent en marché au prix départ cave. Le vigneron vend 60 au caviste ce qu'il vend 100 au particulier... Et le caviste vend de 100 à 500 selon la notoriété du producteur. Mais dans ce dernier cas le vigneron n'a systématiquement plus rien à vendre. Il se trouve alors tacitement prisonnier d'un système qu'il ne contrôle plus lui même.

4/ les vins génériques continuent de se vendre avec des gains plus que modestes pour une qualité d'ensemble moyenne. S'il existe de notables exceptions et des vins qualitatifs vendus à un prix " équitable ", il est clair que le vigneron "solde" une partie de sa production à petits profits, à équilibre, voire à perte en misant sur le gain de ses villages et - surtout - de ses crus. Il en résulte une tarification exponentielle qui minore dans l'esprit du consommateur la qualité de ces vins quasi bradés. Cette spirale qui tue le vin de base au profit du " must " est une alerte sérieuse pour les producteurs mais aussi une aubaine pour les bons acheteurs peu soucieux des noms qui ronflent.

5/ la starisation des propriétés a impulsé dans les années 90 une sorte d'émulation dans chaque village et a contribué à faire progresser le niveau moyen des vins. A Chassagne-Montrachet ou Gevrey-Chambertin par exemples les vins ont bénéficié de ses amicales confrontations, certains y ont gagné un nom par l'intermédiaire d'une presse friande de nouveauté et observatrice des changements évidents au plan qualitatif mais le problème concomitant est que des hiérarchies invisibles se sont mises en place et celles-ci ont évidemment définis des règles de prix. De facto le prix est devenu la plupart du temps un indice conjuguant notoriété et qualité et évidemment cela a pu générer un "pouvoir spéculatif". Mais la « marque » du village qui faisait la force historique de la région est entrain de s’étioler avec la bénédiction de ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur vie de vigneron. Un fait!

6/ l'adage "la rareté fait le prix" est un des plus idiots que je connaisse! Observez combien certaines cuvées très diffusées se vendent chères et combien certains mini crus sont moins ou peu courtisés. Charmes à Meursault mesure plus de 30 hectares, Bouchères moins de 4 ...quel est celui que les gens connaissent le mieux et sont près à payer en cassant la tirelire !!??? Certes je suis ici un peu réducteur mais n'oubliez pas qu'en Bourgogne ce sont les crus qui ont été "sacralisés" au 19ieme siècle qui sont recherchés. Sinon comment expliquer l'aura du Clos de Vougeot mesurant 50 bons hectares! Rien n'est moins rare qu'un cru bourguignon si l'on souhaite véritablement en acquérir en revanche en acquérir un à la hauteur de la logique tarifaire à laquelle il est inféodé est hélas encore un casse tête récurent...Sur les 50 hectares du Clos la très forte demande doit porter sur moins de 5 hectares!


7/ il faut être dans la logique de son appellation et si Chambertin vaut aujourd'hui 150 euros en moyenne, le vendre moins cher apparaît autant un signe de faiblesse qu'une possible arnaque! Mais le vendre 250 ou 500 et le rendre inaccessible au commun lui permet de revêtir alors une attractivité considérable car il est en route pour devenir spéculatif. Observez les malins qui dès la seconde année de production d'un négoce "haute couture" tarifient celui -ci au double du prix propriété d'un Roussseau. Que cherche t'il dîtes moi? Simple: je suis " meilleur que le meilleur "… sur trois ou quatre fûts! Ego quand tu nous tiens!

8/ la Chine et les nouveaux Eldorados du vin ont contribué à multiplier les prix mais quelle culture ces nouveaux consommateurs ont ils pour payer autre chose que de la poudre aux yeux à leurs hôtes. Ils progressent vite, sont très riches mais hélas le soufflé semble déjà retomber… Faut il donc les assommer de prix exorbitants en laissant nos clientèles historiques se débrouiller avec des hausses de 40 à 100% sur trois ans? Suicidaire.

Il est clair que l'historicité des climats, villages et propriétés détermine aujourd'hui les prix des crus de Côte d'Or. Les spéculateurs et investisseurs se servent de ses leviers pour investir ici des sommes colossales qui font artificiellement monter le prix des terres mais qui suppriment à de nombreuses propriétés la possibilité de subsister car elles ne peuvent faire face aux droits de successions qui enflent avec les hausses foncières engendrées. Je ne parle même pas de l'achat en propre de vignes SANS partenaires. Il est plus que temps d'interdire - comme le fait la Champagne - l'accès aux terres pour les fonds de pensions, les GFA et les investisseurs qui ne sont pas en liens directs avec le vin et ses métiers. Sans cela les prix ne cesseront d'enfler et les Bourgogne de base risque d'être traité comme de vulgaires céréales.

Cela dit je ne suis pas complètement pessimiste et les années difficiles qui viennent de s'écouler vont sans doute freiner les ardeurs de ceux qui "placent pour profiter". Un mal pour un bien?

 

 

Peut être..



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Commenter cet article

ange-gil quato 13/01/2014 19:36


belle surprise ce matin,avec les voeux de "la pousse d'or"recu les tarifs 2014:


volnay 60 ouvrées +27%


chambolle my les charmes +36%


bonne année avec l'unesco ! !les producteurs italiens et espagnols se réjouissent.


 


 

Olivier Sanchez 22/12/2013 09:56


Voilà un article d'une grande justesse, j'aimerais en lire plus souvent, surtout écrits par des vignerons. L'augmentation brutale et régulière de prix et le discours général qui va avec me
semblent bien peu fondés. Avec mon budget serré, je dois chaque année revoir mes ambitions d'achat, j'ai même dû renoncer à visiter certains domaines. Frustrant, surtout quand le vigneron nous
dit qu'il ne peut pas faire autrement, et ce ne sont pas les plus petits priopriétaires.

articles catholiques 29/11/2013 15:23


Je partage beaucoup de choses que vous écrivez, notamment sur la spéculation. A ma grande surprise, je viens de voir sur Internet un de ces vins au même prix que me le vend un caviste ici : la
marge serait-elle dictée aussi par les propriétaires ?